Auteurs: François Brunelli et Heinz Göpfert
  Adaptation pour le site: Jean-Claude Michel

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Champignons printaniers sur «pives» d'épicéas et de pins

29ème lettre

Mon cher neveu,

Déterminer un champignon n'est pas une mince affaire. Naturellement, «déterminer» ne signifie pas ici reconnaître une espèce déjà vue auparavant, mais nommer un champignon encore inconnu. Il arrive que, par chance, il possède un caractère simple et décisif qui surgisse dans ta mémoire d'une conversation ou d'une lecture. Dans ce cas, il arrive effectivement que lors d'une première rencontre avec un champignon on puisse dire aussitôt de quelle espèce il s'agit (ou il doit s'agir). Chaque débutant, ou presque, connaît par ses premières lectures, l'Amanite tue-mouches; en général, les autres, même pour les ouvrages les plus populaires, présentent l'Amanite des Césars immédiatement après ou avant. Un lecteur attentif mémorise facilement que les deux espèces se ressemblent, mais que la dernière présente des lames jaunes et une volve membraneuse importante. Dans nos régions relativement froides, l'Amanite des Césars est bien rare et pour beaucoup elle demeure bien longtemps un concept abstrait. Imagine qu'un jour un quidam se présente à ta porte, un panier de champignons à son bras, soigneusement recouvert d'un joli linge à carreaux rouges et blancs. Découvrant alors son trésor, tu resteras bouche bée devant ce panier rempli de champignons aux chapeaux d'un beau rouge orangé sans flocons blancs, aux lames jaune doré. Pas de doute, il s'agit bien d'Amanita caesarea! Devant une telle abondance, tu penseras «Ce n'est pas possible», et aussitôt tu demanderais: «Mais où donc les avez-vous trouvés»? Et la réponse pourrait être : «je suis allé avant-hier en voyage d'affaires en Italie et, après signature du contrat, j'ai fait une promenade en forêt avec mon correspondant. Il m'a affirmé que ces champignons sont d'excellents comestibles, mais j'aimerais en être sûr ... »

Une aventure aussi impressionnante serait évidemment réjouissante pour toi, mais il faut reconnaître que les situations analogues sont fort rares. Je voudrais aujourd'hui te présenter une série d'espèces nouvelles, moins spectaculaires que l'Amanite des Césars, j'en conviens. Pourtant elles ont toutes, deux caractères remarquables en commun: elles sont printanières et elles poussent sur les cônes d'épicéas ou de pins.

Champignons printaniers sur «pives» d'épicéas et de pins

Il y a d'abord la Collybie des cônes d'épicéas (Strobilurus esculentus). Cette espèce est fréquente et abondante, mais elle passe souvent inaperçue. Tout d'abord son chapeau est relativement petit, le diamètre moyen avoisinant les 2 cm; il est souvent inférieur et des chapeaux de 3-4 cm sont de vrais géants. Leur couleur brune est variable: brun clair, brun ocre, brun rougeâtre, brun chocolat, mais aussi gris brun ou presque blanche: elle se différencie assez peu, à la fin de l'hiver ou au printemps naissant, du sol également de tonalités brunes.
Les jeunes chapeaux sont hémisphériques, puis pulvinés, enfin presque aplanis. Le revêtement lisse ou très légèrement ridé est glabre et mat. Par contraste, les lames sont blanches à gris blanchâtre, elles sont serrées, étroitement adnées à presque libres. Le stipe, lisse et cartilagineux, long de 4 à 6 cm ou même 10 cm, son diamètre n'atteignant que 1-2,5 mm. Blanchâtre au sommet, il est ocre jaune à ocre rougeâtre vers le bas. Sa base se prolonge généralement en une pseudo-racine qui s'enfonce dans le cône ou qui y est fixée. En général, les cônes sont tombés plusieurs années auparavant et ils sont à moitié ou totalement enfouis dans le sol forestier.
L'épithète latine esculentus (=comestible) n'est pas usurpée du tout: ces Collybies sont d'agréables comestibles, d'autant qu'elles apparaissent en période pauvre en champignons souvent immédiatement après la fonte des neiges et qu'elles viennent souvent en grandes troupes.
Si par hasard du rencontres une traînée importante de champignons qui correspondent à ma description sans que tu voies des cônes dans la station, creuse soigneusement le sol au-dessous des carpophores: il y a bien des chances pour que du découvres des cônes enfouis. Par contre, s'il ne s'agit pas de cônes d'épicéas, mais de cônes de pins, il s'agit alors d'autre chose, c'est une Collybie des cônes de pins. Il en existe deux espèces, discernables seulement à l'aide du microscope: les cystides sont très différentes. Par conséquent, si tu te donnes la peine d'observer une arête de lame à travers l'optique de cet instrument, tu pourras décider si ta Collybie est un Strobilurus tenacellus (espèce amère) ou un Strobilurus stephanocystis (Espèce douce): ce sont les deux espèces de Collybies des cônes de pins que tu peux trouver dans nos régions.

Il t'arrivera peut-être une fois, en présence de champignons qui poussent sur des «pives», de douter qu'il s'agisse d'une Collybie. La taille des carpophores et leur couleur «collent assez bien», mais les chapeaux, qui peuvent être hémisphériques, sont aussi campanulés à coniques et en général nettement mamelonnés. Alors? Utilise ton odorat! Le champignon sent-il le chlore, comme l'Entolome nitreux (Entoloma nidorosum)? Ce caractère est déterminant et tu peux être certain d'avoir une Mycène des cônes (Mycena strobilicola). Ses lames sont aussi blanchâtres à grises, mais chez les sujets âgés on peut souvent observer un reflet rouge rosé. De plus, elles sont décurrentes par une courte dent. Les stipes sont assez fragiles, et non élastiques comme chez les Collybies des cônes. Il arrive que, sur la même station, et même sur le même cône, on trouve à la fois des Collybies et des Mycènes. Celles-ci sont néanmoins plus rares et, en tout cas, non consommables.

Un autre champignon printanier venant sur les cônes n'a rien de commun avec les espèces précédentes, je veux parler de la Pézize des cônes (Rustroemia bulgarioides). Ses ascomes (il s'agit d'un Ascomycète) sont cupuliformes (= en forme de petite coupe), gris foncé à gris noir, ils ont un diamètre moyen d'à peine un cm et ils sont brièvement stipités. La marge est unie et la surface externe est un peu plus pâle que l'intérieur de la coupe. Avec un peu de chance, du pourras trouver des cônes presque complètement noircis par les colonies de ces Pézizes: curieux spectacle, pas fréquent il est vrai.

On peut encore trouver sur cônes d'épicéas un autre Ascomycète, Dasyscyphus acuum (qui n'a pas de nom en français); ses petites cupules blanches, de diamètre inférieur à un demi mm, présentent à la marge de petits poils très fins, parsemés (microscope) de minuscules cristaux. Son habitat préférentiel est plutôt sur des aiguilles, en particulier sur aiguilles de pins. Il est probable que d'autres espèces présentent aussi cette particularité quant à leur habitat.

Pour terminer, je mentionne encore la Collybie queue-de-rat (Baeospora myosura) qui, somme toute, ne devrait pas figurer ici: c'est bien un champignon des cônes de pins ou d'épicéas, mais ce n'est pas une espèce printanière: elle n'apparaît qu'en automne; c'est que les champignons, comme les chats, «font ce qu'ils veulent» ...

Jusqu'à un prochain message, tu as le bonjour de

Tonton Marcel

Collybie des cônes d'épicéas (Strobilurus esculentus)

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