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Auteurs: François Brunelli et Heinz Göpfert
Adaptation pour le site: Jean-Claude Michel

Les Gastéromycètes (1)

22ème lettre

Mon cher neveu,

Depuis le temps que j'observe autour de moi les formes de vie qui peuplent notre terre, je deviens de plus en plus admiratif devant leurs extrêmes variations. Combien d'animaux différents, sur terre, dans les airs et dans les eaux? Combien de végétaux différents peut-on rencontrer sur quelques mètres carrés d'une pelouse alpine à la mi-juillet? Combien d'espèces de champignons le mycologue peut-il trouver dans une forêt mêlée de quelques ares? Pour toutes ces formes d'êtres vivants, chaque individu s'essouffle à vivre et se prépare à mourir; la seule question fondamentale, pour toute forme de vie est: comment assurer la pérennité de l'espèce? Nous sommes tellement habitués à la bipolarité «mâle — femelle», «pollen — ovule», «bouc — chèvre», «lion — lionne», que nos facultés d'étonnement s'émoussent.

Et voici que, dès nos premiers pas en mycologie, nous pouvons réveiller notre curiosité. Car ici, les variations recommencent, presque à l'infini. Bien sûr, tu sais déjà que les spores produisent du mycélium, que le mycélium produit les carpophores et que les carpophores produisent des spores. Mais tout n'est pas dit dans ces trois propositions. Les spores, c'est minuscule, et il leur faut des conditions précises pour germer — nous avons encore beaucoup à apprendre à ce sujet —; pour beaucoup d'espèces, il faut que deux hyphes de «pôles opposés» se rencontrent, dans le dédale des particules d'humus et de terre, fusionnent pour former un mycélium secondaire qui, seul, pourra donner naissance à un nouveau carpophore. Et puis il faut aussi que les spores soient disséminées, de façon à trouver un milieu nutritif adéquat. Sur ce point précis, tu sais déjà que les Agaricales et les Bolétales laissent simplement tomber les spores formées sur les lames ou dans les tubes, et que les courants d'air se chargent de les répandre à distance plus ou moins grande du carpophore producteur. Dans le foisonnement d'espèces de champignons, je voudrais te présenter un groupe qui a «trouvé» d'autres méthodes de dissémination:

Les Gastéromycètes (1)

Comme leur nom l'indique, chez les Gastéromycètes (du grec «gaster» — ventre, «mykès» = champignon) les spores se forment à l'intérieur du carpophore, alors que par exemple chez les champignons à lames, les spores se développent à l'extérieur, «en plein air», sur les faces des lames. Tu as certainement déjà vu des Lycoperdons (ou «pets-de-loup» ou encore «vesses-de-loup»), de forme plus ou moins sphérique, dont l'intérieur, à maturité, est une sorte de poudre brune que tu as fait «fumer», en pressant la petite boule desséchée entre tes doigts. Un Lycoperdon, c'est l'exemple type d'un Gastéromycète.

Pour la dissémination des spores, il semble qu'ici la nature ait mal fait les choses: les spores restent prisonnières dans l'enveloppe du carpophore, et cette enveloppe, d'aspect parcheminé, se dégrade très lentement. Chaque printemps, on peut rencontrer à la fonte des neiges des Lycoperdons tout ratatinés et constater en les comprimant qu'ils contiennent encore des spores. Tu as sûrement remarqué que, à maturité, les Lycoperdons présentent une ouverture au pôle supérieur: c'est par cette ouverture, nommée un ostiole, que les spores doivent s'échapper; tant que les carpophores sont fixés par la base dans leur station, ce sont les gouttes de pluie qui déforment l'enveloppe, chassant vers l'extérieur des nuages de spores, l'enveloppe élastique rétablissant la forme sphérique ... jusqu'à la prochaine goutte de pluie. Ou bien les petites sphères sont piétinées par le gibier de passage et les spores sont libérées. Quand le Lycoperdon se sépare de son support, le moindre vent fait rouler cette boule légère et les dernières spores s'échappent. Ainsi, de goutte de pluie en goutte de pluie, de piétinement en piétinement, de coup de vent en coup de vent, la sortie des spores de leur prison est assurée et répartie sur une longue période, augmentant ainsi d'autant les chances de germination.

Je reviendrai plus loin sur d'autres particularités des Gastéromycètes et sur leur détermination. Mais d'abord, comme je l'avais fait pour les Agaricales, il faut que je définisse quelques termes utilisés dans leurs descriptions. Ce sera pour ma prochaine lettre. En attendant, tu as le bonjour de

Tonton Marcel

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