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Mon cher neveu
Dans mes trois lettres
précédentes je t'ai expliqué, par le
texte et le dessin, de quelles parties se compose un carpophore:
leçons de vocabulaire et d'observation. Accessoirement
j'ai essayé de t'expliquer aussi les fonctions des
divers organes décrits: le pied soutient et surélève
le chapeau ; le chapeau porte et protège les lames
ou les tubes. A leur tour, lames et tubes remplissent une
tâche essentielle: produire des spores minuscules
organes microscopiques dont le rôle est la propagation
de l'espèce; grâce aux spores, emportées
par les vents et déposées sur le substrat, la
survie des espèces est assurée: après
germination, elles produisent le mycélium, partie essentielle
et végétative du champignon; généralement
invisible à l'oeil nu, enfoui dans le substrat, le
mycélium de tout champignon - celui de la Chanterelle
par exemple - se développe et vit dans le sol des années
durant. Comme tout être vivant, les mycéliums
jouent un rôle écologique fondamental dans l'équilibre
qui régit la nature.
La seule et unique
raison pour laquelle le mycélium des Chanterelles produit
temporairement ces choses jaune doré que le néophyte
nomme «champignons», surgies mystérieusement
de la terre - que nous appelons justement «carpophores»
(de deux mots grecs qui signifient «porte-fruit»),
la raison unique de ces apparitions est le besoin de fabriquer
des spores et ainsi de se reproduire. Du fait que des bipèdes
ou d'autres êtres vivants s'intéressent avec
concupiscence aux carpophores, le mycélium n'en a cure!
La production des spores
est un processus compliqué dont il sera question dans
un message ultérieur. Pour l'instant, je te propose
un thème d'étude' plus simple:
Les lames des Agaricales
Tu as sûrement
déjà observé un mycologue récoltant
un champignon à lames; sitôt cueilli, il le retourne
et observe ses lames, éventuellement il le renifle.
C'est que ces lames sont l'organe le plus important du carpophore.
Acquiers le même réflexe: tu observeras vite
que toutes les lames commencent à la marge, que dans
certains cas elles atteignent aussi toutes le stipe et que
souvent certaines «s'arrêtent » à
mi chemin ou même tout près de la marge: prends
l'habitude de les nommer lames, lamelles et lamellules
. On dit que les lames sont égales
dans le premier cas, inégales
si elles sont entremêlées de
lamelles et/ou de lamellules. Beaucoup d'auteurs ne parlent
que de lamelles et de lamellules.
Il y a des Agaricales
dont les lames sont fourchues. Dans d'autres cas, tu verras
entre les lames des cloisons transversales - souvent moins
larges que les lames -; on parle alors d'anastomoses, de lames anastomosées ou interveinées
. Si maintenant tu imagines que ces anastomoses sont
suffisamment rapprochées et aussi larges que les lames,
d'une Agaricale, tu auras fait une Bolétale: ces deux
familles sont réellement apparentées. Si tu
as un livre bien illustré, cherches y le Phylloporus
rhodoxanthus: tu auras bien de la peine à décider
s'il s'agit d'un Bolet à très grands tubes ou
d'une Agaricale à nombreuses anastomoses. (le terme
lui-même «Phylloporus» est très
expressif: «phyllon» = la feuille, la lame; «poros»
= le pore). Si tu rencontres cette espèce dans la nature,
je te supplie de ne pas la mettre à la casserole: elle
mérite protection, eu égard à sa
rareté.
Observe aussi la densité
des lames: ici elles sont espacées,
ailleurs elles sont au contraire serrées.
Dans les descriptions tu trouveras des expressions telles
que «très serrées»,
«assez serrées», très
espacées , etc.
Autre observation:
coupe un carpophore longitudinalement par le milieu et considère
la lame vue sur le côté. Un dessin te montre
ce que l'on entend par: partie antérieure
(en avant), partie postérieure (en
arrière), le dos, l'arête
et une face d'une lame. Les formes
des lames sont variées: larges ou
étroites (comparer à l'épaisseur
de la chair), arquées (ou falciformes),
droites ou ventrues, parfois
triangulaires. Une coupe transversale fait
apparaître l'épaisseur: la Russule noircissante
a des lames très épaisses, le Champignon de
Paris a des lames minces; les Coprins ont des lames très
minces. Quant à la consistance des lames, elle peut
être friable (= cassante), comme chez
la plupart des Russules; ailleurs elle peut se révéler
souple (= flexible), ferme ou même
ligneuse.
L'élément
le plus important est le mode d'insertion
des lames, c'est à dire l'aspect de la liaison lame-stipe. A ce point de vue, elles peuvent être libres, libres et arrondies en arrière,
adnées, largement adnées, décurrentes,
émarginées, uncinées (émarginées
et décurrentes par une dent). Le mode d'insertion
est souvent remarquablement constant pour une espèce:
c'est pourquoi on utilise ce caractère pour grouper
les différentes espèces dans un genre ou dans
une famille (et, en corollaire, pour séparer des espèces).
Il est aussi intéressant de noter, si le cas se présente,
les variations du mode d'insertion au sein d'une même
espèce et, parfois, pour un même carpophore.
Pour une bonne observation
de l'arête des lames, tu dois te procurer une bonne
loupe (8x ou10x). N'oublie pas le plus important: la ficelle, à laquelle tu attacheras ta loupe, pour la pendre à ton cou, sans quoi tu devras souvent ouvrir ton porte-monnaie pour remplacer à chaque fois ta loupe perdue...
La couleur des lames est un caractère non négligeable. Une jeune Amanite phalloïde sera de couleur blanche, son aînée aussi. Mais il y a des espèces dont les lames changent de couleur avec l'âge. Le Rosé des prés a de jolies lames roses; elle virent ensuite au rougeâtre, puis au brun chocolat et même presque au noir. Si je t'informe maintenant du fait que les jeunes spores du Rosé des prés sont incolores alors que les spores mûres sont brun rouge, tu déduiras que le changement de couleur des lames est lié à la teinte des spores. Si par conséquent tu veux savoir quelle est la couleur propre des lames - qui n'est pas forcément la même que la couleur des spores -, il est nécessaire que tu l'observes chez de tout jeunes carpophores. Un phénomène particulier s'observe sur les lames de certaines espèces de champignons: leurs faces ne sont pas uniformément colorées, elles présentent des taches plus foncées: on les dit nuageuses. Cet aspect particulier tient au fait que les spores n'y mûrissent pas toutes en même temps.
Tu pourras probablement bientôt observer que les lames de certains champignons changent de couleur au frottement. Par exemple, les lames du Paxille enroulé sont ocre olivacé, mais elles se tachent immédiatement de brun au toucher.
En rassemblant mes cinq premières lettres, tu disposes de l'outil nécessaire pour comprendre les textes descriptifs et pour écrire toi-même une description. L'étape suivante consiste pour toi à reconnaitre un certain nombre d'espèces. Si tu entreprends cette démarche en solitaire, tes progrès seraient bien lents et tu pourrais très rapidement t'empêtrer dans des difficultés insurmontables; le résultat serait que tu ne saurais bientôt plus à quel saint te vouer et que tu laisserais tout en plan. Je te conseille de t'inscrire comme membre de la Société Mycologique la plus proche de chez toi.
Tu pourrais aussi trouver dans ton village quelqu'un qui «connait» les champignons. Mais alors, mets-le à l'épreuve: Demande-lui, tout innocemment, s'il connaît tous les champignons. S'il répond par l'affirmative tu sauras que ce n'est qu'un gros blagueur. Si par contre il répond qu'il connait peu de champignons, mais qu'il en existe beaucoup d'espèces, tu peux lui faire confiance. Peut-être aussi que le contrôleur officiel de ton village peut-être ton homme. Apporte-lui trois ou quatre espèces, de chacune environ trois carpophores, soigneusement séparées dans un panier. Et surtout dis-lui que ta récolte n'est pas destinée à la cuisine, mais que tu voudrais seulement savoir les noms de chaque lot. Je peux imaginer que ton grognon de bonhomme pourrait devenir alors de bonne compagnie. Retiens bien ce qu'il te dira. Rentré chez toi, observe tes champignons, une espèce après l'autre, en suivant les étapes décrites dans mes trois dernières lettres, puis tu consultes un livre de mycologie. Compare tes observations avec le texte de ton livre.
Si, de plus, tu notes par écrit tes observations -et non pas ce qui est écrit dans ton bouquin -sur des fiches (une par espèce) que tu ranges dans un classeur, si encore tu dessines et peins tes champignons, je peux te garantir qu'ils resteront «à jamais» dans ta mémoire.
Excellent devoir à domicile, non? Reçois les meilleur vœux de succès et le cordial bonjour de
Tonton Marcel
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Les
lames des Agaricales
Disposition
des lames (Fig.1-7)
1. L. égales
2. L. inégales
3. L. fourchues
4. L. anastomosées, interveinées
5. L. espacées
6. L.
serrées.
7. Partie antérieure
(A), postérieure dos (C), arête (D), une
face (E).
Formes
de lames (Fig.8-13)
8. L. étroites
(A), minces (B)
9. L. larges
(A), épaisses (B)
10. L. ventrues
11. L. horizontales,
droites
12. L. arquées,
falciformes
13. L. triangulaires
Mode
d'insertion (Fig.14-20)
14. L. libres
15. L. libres
et arrondies en arrière
16. L. adnées
17. L. largement
adnées
18. L. décurrentes
19. L. échancrées,
émarginées
20. L. uncinées,
émarginées et décurrentes par une
dent
Arêtes
de lames (Fig.21-26)
21. A unie
22. A. denticulée,
serrulée
23. A.dentelée
24. A. crénelée
25. A. fimbriée,
érodées
26. A. aiguë
(A), obtuse (B), fendue (C)
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