Lettre à mon neveu Nicolas
Mon cher neveu,
Ma dernière
lettre constituait ta première leçon de vocabulaire
mycologique; on est bien obligé de com prendre
ce que disent et ce qu'écrivent les mycologues. Par
ailleurs, si tu veux dire quelque chose à propos d'un
champignon, tu dois utiliser la même terminologie qu'eux,
la seule qui est précise.
Dans le présent
message, je voudrais essayer de t'expliquer justement ce qu'on
peut dire d'un carpohore. Probablement bien plus que tu ne
penses. Pour aujourd'hui, afin de ne pas voir ta tête
éclater, je ne parlerai que d'une partie d'un carpophore:
le chapeau des Agaricales et des Bolets .
Pour bien décrire
un chapeau, il faut tenir compte de pas moins de sept éléments:
1. La forme du chapeau. 2. La taille du chapeau. 3. La couleur
du chapeau. 4. La surface du chapeau ou revêtement.
5. La cuticule. 6. La marge. 7. La chair (on dit aussi la
trame).
1. Formes d'un
chapeau
Dans une page de dessins,
j'ai dessiné pour toi quelques formes caractéristiques
(Fig. 1-14). Tu auras peut-être l'impression qu'il est
assez facile de les différencier. Tu as raison, mais
il y a un hic: en effet, un vieux carpophore peut avoir une
forme bien différente de celle d'un jeune exemplaire:
il est tout à fait possible que le chapeau d'un champignon
soit d'abord sphérique, puis, dès que son voile
général se déchire, hémisphérique,
plus tard pulviné et enfin étalé. Des
sujets très âgés pourraient même
être déprimés au centre. Cette réflexion
t'amène accessoirement à penser qu'on ne peut
décrire fidèlement une espèce en se basant
sur un seul exemplaire. Il faut prendre l'habitude de récolter,
à fins d'étude, trois sujets du même champignon:
un tout jeune, un plus âgé et un très
vieux.
2. Taille d'un
chapeau
On donnera en général
le diamètre du chapeau d'exemplaires bien développés.
3. Couleurs
d'un chapeau
L'un de tes hobbies
est la peinture: tu n'auras donc aucune difficulté
à admettre l'hypothèse que, dans la nature,
rien n'est jamais seulement vert, seulement rouge ou seulement
brun. Les nuances de couleurs jouent ici un rôle décisif:
un chapeau peut-être rouge corail, rouge brique, vert
olive, blanc d'ivoire ou jaune soufre. De plus, le vert olive
peut-être clair ou foncé, mat ou brillant.
Et puis, d'une façon
analogue à ce que je te disais pour la forme du chapeau,
il y a une certaine probabilité pour que la couleur
d'un champignon adulte ne soit plus du tout la même
que celle d'un jeune sujet. Dans sa vieillesse, on pourra
trouver encore des nuances différentes. Les variations
du temps - période pluvieuse, journée sèche
- peuvent aussi conduire à des modifications de teintes.
Tu auras déjà
observé que parfois un chapeau n'est pas partout de
la même couleur: la marge est parfois remarquablement
plus claire ou plus foncée que la couronne médiane
et souvent le disque est de couleur tout à fait différente
ou du moins beaucoup plus foncé. Certaines espèces
présentent des taches typiques ou alors leur chapeau
est marqué de zones circulaires de couleurs variables.
Enfin tu constateras sûrement que certains champignons
changent de couleur, parfois peu mais parfois intensément,
lorsqu'on les manipule. Tu peux en déduire qu'il faut
manipuler le moins possible, avec précaution, les champignons
que l'on veut étudier. Il faut absolument éviter
de les empoigner par le pied; la méthode la plus probante
consiste à saisir un carpophore entre le pouce et l'index,
le pouce sur la base du pied, l'index sur le disque du chapeau.
4. La surface
du chapeau ou revêtement
L'aspect du revêtement
constitue un important élément de différentiation
(cf. les Fig. 15 à 20). Un revêtement peut être
lisse, sans aucun décor. Si tu te souviens de ma dernière
lettre, tu sais qu'il peut y avoir sur le chapeau des restes
du voile général: sa surface est dite alors
floconneuse ou verruqueuse . Si les décors
du chapeau proviennent de la déchirure de la cuticule
- due à l'étalement du chapeau - , on dit alors
que le chapeau est méchuleux, squameux ou écailleux
; les écailles peuvent dans certains cas être
dressées , ailleurs apprimées
ou aussi arrangées radialement. D'autres
chapeaux sont striés radialement .
Lorsqu'un chapeau est craquelé ou aréolé
, la cuticule en soi lisse s'est déchirée
en plaquettes plus ou moins anguleuses et on aperçoit
la chair dans les interstices. Il n'est pas rare d'observer
des cercles concentriques de couleurs différentes :
on dit alors que le revêtement est zoné, Il arrive,
chez certaines espèces, que l'humidité marque
la région marginale d'une zone plus foncée:
de tels champignons sont dits hygrophanes
(mot composé grec qui signifie «qui montre l'humidité»).
Enfin - ce n'est pas facile de dessiner dans ce cas - certains
chapeaux sont pruineux , c'est à dire
comme parsemés de fins débris pelliculaires,
comme la peau de certaines prunes (le voile général,
très mince ici, s'est déchiré en flocons
minuscules). Cette pruine peut disparaître au frottement.
5. La cuticule
La cuticule (certains
écrivent «le cutis») est la partie la plus
externe du chapeau, mis à part les restes du voile
général. Elle peut-être visqueuse, lubrifiée
ou sèche, feutrée, laineuse, poilue, papyracée
ou élastique; elle peut-être séparable,
partiellement séparable ou adnée (=non séparable).
Généralement, elle recouvre tout le chapeau
jusqu'à la marge; si elle est un peu «trop courte»,
on dit que les lames (les tubes ) sont excédantes
; si elle dépasse un peu la marge, la cuticule
est dite excédante (Fig. 21).
6. La marge
L'extrême bord
d'un chapeau (=la marge) peut-être aiguë
ou obtuse , elle peut présenter diverses caractéristiques,
dont certaines sont représentées par les figures
22 à 32. Une marge est dite striée
lorsqu'elle est décorée par de fines rainures,
comme si on l'avait rayée au moyen d'un peigne très
fin. Parfois, la marge est lisse, mais elle apparaît
striée surtout si on l'observe à contre-jour:
on dit alors qu'elle est striée par transparence; cela
ne se produit que si la chair est très mince à
la marge.
7. La chair
piléique ou la trame piléique
Pour observer la chair
d'un champignon, il faut le couper longitudinalement et diamétralement.
Notes-en la couleur et observe bien un éventuel changement
de teinte à l'air. Parfois il s'écoulera un
liquide qui, éventuellement, aura l'apparence du lait.
Note la couleur de ce liquide et une éventuelle modification
de cette couleur.
Autre caractère
de la trame: elle peut-être tendre ou ferme, fibreuse,
cartilagineuse, cassante ou élastique, spongieuse,
aqueuse, sèche, coriace, ligneuse ou subéreuse
(=comme du liège). La chair peut dégager une
odeur: je t'en parlerai dans une prochaine lettre. Enfin,
la chair doit être goûtée: mastiques-en
un petit morceau et note ce que tu constates, à la
pointe de la langue, mais aussi plus en arrière dans
la bouche. La chair peut être douce ou piquante, sucrée
ou amère, peut-être aussi poivrée, voire
âcre. La saveur est parfois immédiatement perceptible,
parfois après mastication prolongée seulement;
elle peut n'être que fugace ou au contraire tenace.
II va de soi qu'il faut consciencieusement cracher le tout;
on peut procéder ainsi même avec des champignons
vénéneux.
Tu voudrais que je
te parle des lames des Agaricales, des tubes des Bolets? D'accord:
ces structures font partie du chapeau; mais elles sont si
complexes et si importantes que je me réserve une autre
lettre pour t'en parler; pas encore la prochaine, que j'ai
l'intention de réserver tout entière aux pieds
des champignons.
Tu as le bonjour de Tonton Marcel
 |
Formes du chapeau Fig 1-14)
1. sphérique
2. hémisphérique
3. pulviné
4. étalé, plan, aplati
5. tronqué
6. mamelonné, omboné
7. à mamelon aigu
8. papillé
9. infundibuliforme
10. ombiliqué
11. déprimé
12. conique
13. campanulé
14. campanulé-conique
Surface du chapeau, revêtement (Fig. 15-20)
15. strié radialement
16. floconneux
17. squameux, écailleux
18. à écailles dressées
19, craquelé, aréolé
20. zoné
Marge (Fig. 21-32)
21. (g.) marge excédante (d.) lames excédantes
22. aiguë
23. obtuse
24. enroulée
25. récurvéé
26. ondulée
27. ridée-plissée
28. lobulée
29. crénulée
30. fissile, incisée
31. frangée
32. striée
|
Page
suivante 
|